L'archétype de la mère-trickster représente un synthèse culturelle radicale, brisant l'un des stéréotypes sociaux les plus résistants et sacralisés : l'image de la mère en tant qu'incarnation de l'abnégation inconditionnelle, de la sainteté, de l'invincibilité émotionnelle et de l'asexualité. La mère-trickster moderne est une déconstructrice ironique, un agent subversif des attentes patriarcales, utilisant la ruse, l'humour, la manipulation et la "non-idealité" stratégique pour survivre, se réaliser et réécrire les règles du jeu appelé "maternité". Son apparition marque la transition de l'archétype monolithique de la Mère (Déméter, la Vierge) à une subjectivité pluriliste, contradictoire et réflexive.
Le trickster (Loki, Hermès, le Corbeau) dans les mythes est un marginal, un transgresseur des frontières, une figure du chaos et de la renouvellement. Les aspects féminins du trickster (Aphrodite comme menteuse, les Sirènes) étaient principalement associés à la séduction. L'association directe du début trickster avec le rôle maternel est un phénomène nouveau, devenu possible uniquement après la deuxième vague du féminisme, qui a commencé à problématiser la "nature" du devoir maternel.
Précurseurs dans la littérature : Les images des mères chez Flannery O'Connor ou Toni Morrison (par exemple, Sethe dans "La Fiancée") ne portent plus les caractéristiques d'un trickster tragique — elles enfreignent la loi suprême (l'assassinat d'un enfant) pour le sauver d'un mal plus grand, agissant selon une logique cruelle et incompréhensible pour les autres.
Précurseur au cinéma : Madame Dubak dans "Tuer Bill". Son nom de code "Cottonmouth" et sa vengeance froide et calculée sont un tricksterisme hors de contrôle et dirigé vers la destruction. Elle est une anti-mère, utilisant la douleur maternelle comme carburant pour la violence.
1. Le trickster comme tactique de survie quotidienne.
Ici, la mère utilise des ruses et des simulations pour conserver la raison et de l'espace pour elle-même dans des conditions de responsabilité parentale totale.
Personnage de cinéma : Rita dans la série "Crazy Ex-Girlfriend". Sa chanson "I’m a Good Person" est un hymne à la mère qui justifie sa mensonge à ses enfants ("le papa en mission", bien que divorcés) et à elle-même, créant une réalité confortable. Son tricksterisme consiste à créer des narratifs alternatifs pour la protection psychologique.
Phénomène "Wine Mom" dans la culture des réseaux sociaux : L'image ironique de la mère "survivant" avec un verre de vin est un carnaval trickster, moquant les attentes de la super-mère. C'est une stratégie : reconnaître les besoins égoïstes (le repos, l'alcool) sous le masque de la parodie.
2. Le trickster comme agent subversif des rôles de genre et familiaux.
Elle enfreint consciemment le "scénario", utilisant la ruse ou le jeu pour atteindre des objectifs personnels ou progressistes.
Maggie dans la série "Les Normaux". La mère du personnage principal Connell — ce n'est pas le personnage principal, mais son comportement est un tricksterisme classique. Elle travaille comme femme de ménage dans la maison de l'amie de la mère de son fils, en cachant cela pour ne pas le déranger. Plus tard, elle manipule discrètement mais astucieusement la situation pour aider les relations de son fils. Son tricksterisme est silencieux, de classe, axé sur le soutien de son fils dans un système où elle-même est marginalisée.
Monica, la mère de Chandler dans la série "Friends". Populaire romancière-érotique, elle se réjouit ouvertement de sa sexualité, ce qui trouble constamment son fils, enfreignant le tabou sur l'asexualité maternelle. Son tricksterisme consiste à se moquer, de manière provocante, de ne pas être "simplement la mère".
3. Le trickster comme vengeresse et destructrice du système.
Ce sont les options les plus radicales, où la colère maternelle, dirigée par la ruse, devient une arme contre le système (patriarcal, corrompu, bureaucratique).
Personnage de cinéma : Ramonova dans le film "Trois bilboards à la frontière d'Ébbing, Missouri". Sa guerre contre la police après le meurtre de sa fille est un tricksterisme public, agressif et calculé. Elle utilise des bannières provocantes, des incendies, des manipulations des médias, non pour son propre avantage, mais pour secouer le système, le forçant à fonctionner. Elle est un trickster comme catalyseur du chaos au nom de la justice.
Personnage de livre : la mère dans le roman d'Elen Noone "Mon an de vacances et de relaxation". La héroïne principale, une narcissique indifférente, est une anti-mère, mais son propre plan "d'éteindre" pendant un an, en utilisant des personnes, est de la nature trickster. C'est une parodie du "retrait maternel" traditionnel, portée à l'absurde.
Des plateformes comme Instagram et TikTok sont devenus un champ d'application de l'archétype de la mère-trickster. Les blogueuses qui filment des vidéos où elles se font passer pour manger de la brocolie pour les enfants, mais qui la cachent, ou qui montrent un gâteau parfait puis le montrent brûlé, commettent des actes micro-trickster. Ils :
Détruisent la réalité курируемая "maternité parfaite".
Créent une communauté par l'admission de la fraude.
Récupèrent leur subjectivité, transformant l'expérience de l'échec en contenu et en capital social.
Philosophique et critique
L'archétype de la mère-trickster challenge plusieurs principes fondamentaux :
Éthique de la préoccupation (Carol Gilligan) : Le trickster met en question l'idée que la morale féminine est toujours basée sur la préoccupation et les relations. Sa morale peut être conséquentialiste ou même égoïste ; elle s'occupe, mais sur ses conditions, parfois par le mensonge.
Concepte de "bonne mère suffisante" (D.W. Winnicott) : Le trickster est une hyperbole de "bonne mère suffisante". Elle ne tolère pas seulement les erreurs, elle joue consciemment avec l'immaturité, en le faisant un outil.
Critique du néolibéralisme : D'une part, la mère-trickster est souvent obligée de tricher dans des conditions où l'État transfère toute la responsabilité de l'enfant sur elle. D'autre part, son image peut être commodifiée (comme le "Wine Mom"), transformant la résistance en marchandise.
La mère-trickster d'aujourd'hui est une figure libératrice, mais aussi risquée. Elle :
Donne un langage pour exprimer l'ambivalence du maternité (amour/irritation, abnégation/égoïsme).
Legitimise le non-conformisme stratégique aux préceptes sociaux.
Cependant, court le risque de créer un nouveau modèle obligatoire — une mère "cool", ironique, toujours occupée, qui exerce la même pression que l'ancien modèle de sainteté.
Conclusion : L'archétype de la mère-trickster est un symptôme d'un profond changement. Il signale la mort de l'image unique, monolithique de la Mère et la naissance de multiples subjectivités maternelles qui refusent la sainteté au profit de la complexité, la sacrifice au profit de la stratégie, le souffrance silencieuse au profit du rire subversif. Ce n'est pas l'abolition de l'amour maternel, mais son complexification radicale. Dans un monde où les femmes portent toujours une charge disproportionnée en matière de soins, le trickster devient une figure qui ne s'attend pas à être sauvée, mais qui réécrit les règles, en utilisant l'arme la plus ancienne des faibles — la ruse, le feint et l'ironie. Son objectif final n'est pas la destruction de la famille, mais la révision de ses fondements sur des bases plus honnêtes, flexibles et humaines.
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